Annie JOURDAN
La Révolution, une exception française ?
Flammarion, 2004
Notice de Claudine Cavalier


 

Dans cet essai à la fois ambitieux et clair sur l’événement français et la notion même de Révolution dans l’histoire moderne des systèmes politiques occidentaux, l’auteur démarre sa réflexion à partir des clivages franco-français sur le phénomène révolutionnaire. Le consensus populaire favorable à la Révolution qui s’est nettement affirmé en France depuis l’extinction des querelles du bicentenaire a rendu de tels clivages périmés (y compris le plus récent entre écoles « marxiste » et « critique »). Une telle évolution invite l’auteur à la revisitation sereine (et non plus à la révision) de la Révolution Française, afin de concilier histoire politique à la Furet et histoire culturelle à la Vovelle, de montrer que les deux lectures ne sont pas exclusives l’une de l’autre, et de surtout de réfléchir à nouveaux frais sur des questions demeurées irrésolues et même inaperçues.

L’ambition d’Annie Jourdan est essentiellement de dépasser de la sorte certaines erreurs de perspectives nées, au sein des écoles historiques, des vieux clivages : ainsi s’inscrit-elle radicalement en faux contre celle qui consiste à identifier Révolution et Terreur, dans le but plus ou moins avoué de disqualifier le premier terme de l’équation ; de la même façon la glorification facile et univoque du phénomène ne l’intéresse-t-elle pas. Son but est de mettre en lumière toutes les dimensions de l’événement, et spécialement sa dimension universelle et supranationale (d’où l’importance accordée au Directoire qui voit la diffusion européenne par les armées des acquis de la Révolution). Il s’agit de le replacer, avec sa spécificité et ses conséquences particulières, dans l’ensemble des mouvements révolutionnaires américano-européens qui, dans le cadre de la pensée des « Lumières », ont marqué la fin du XVIIIème siècle. Le contexte actuel de la construction européenne invite à situer de la sorte avec précision et équité l’épisode français dans l’histoire du continent.

Le livre est donc divisé en deux parties : une première reprend l’histoire de la Révolution Française en s’efforçant de cerner précisément chacune de ses dimensions politiques, sociales et culturelles. Vient ensuite une réflexion comparatiste sur le phénomène révolutionnaire pris au niveau occidental.

La première partie, aux sources larges et diversifiées, présente un point de vue clair et parfaitement informé sur les différentes étapes de la Révolution. Ce point de vue se rapproche la plupart du temps de celui de la « néo-vulgate » critique pour les événements politiques, mais avec des nuances : ainsi les rôles troubles joués par Louis XVI et les Girondins sont-ils appréciés avec beaucoup de sévérité, et les divergences d’interprétation entre les courants historiographiques à propos de l’affrontement entre Montagne et Gironde sont-elles présentées avec précision. Les épisodes de l’été tragique de 93 sont traités beaucoup trop vite (le cas de Lyon est très représentatif de ce traitement sommaire) et l’ensemble est peut-être trop synthétique, trop court et peu lisible pour qui connaît mal le détail des événements. La dimension économique des questions posées est presque entièrement occultée, ce qui est regrettable, de même que toute la dimension internationale de la crise de la chute des factions et de celle de thermidor. Il n’est question nulle part du militarisme hébertiste et du pacifisme indulgent, pas plus que des projets de Carnot sur la Hollande à l’été 94, ce qui biaise fâcheusement l’approche de ces épisodes. Certaines omission curieuses sur les enjeux proprement politiques de la période font rêver : l’analyse de la Constitution de l’An III (p. 76) omet tout simplement... de mentionner le retour au système de suffrage censitaire. Même s’il est signalé à la page précédente que les Thermidoriens sont hostiles à la république démocratique, c’est un peu surprenant. La réflexion sur la dynamique révolutionnaire et ses rapports à la violence, nettement inspirée des travaux de Marcel Gauchet, paraît un peu trop idéologique pour être convaincante. Elle fait bon marché de la chronologie des événements, comme de toute distinction entre la violence relevant de l’idéologie et celle relevant des mentalités, ce qui revient à simplifier gravement une des questions les plus difficiles et douloureuses posées par la Révolution.

Les pages suivantes sont infiniment plus convaincantes, car plus développées et plus nuancées. L’approche de la culture révolutionnaire, dont Annie Jourdan est elle-même une spécialiste, intègre les travaux des meilleurs chercheurs, tels Daniel Roche et Arlette Farge, et s’appuie avec beaucoup de finesse sur des documents émanant des acteurs populaires de la période. L’analyse de la situation sous l’Ancien Régime éclaire bien les zones d’ombres du système (fonctionnement aléatoire d’une justice non unifiée, insécurité physique, sociale et alimentaire, imprégnation des mœurs par la violence) en même temps que la constitution progressive d’un espace public politisé, malgré l’exclusion systématique de la population du champ politique par les institutions de la monarchie. Le vécu de la période est traité dans toute sa diversité à travers des témoignages personnels récemment publiés et étudiés. Annie Jourdan souligne parfaitement à quel point l’expérience révolutionnaire a été différente pour chaque acteur et fonction de nombreux paramètres.

Les deux derniers chapitre de la première partie, « La naissance d’un monde nouveau » et « La Révolution Française et l’Europe » sont meilleurs encore. Dans le premier, Annie Jourdan met très bien en lumière ce qui fit la spécificité de l’expérience républicaine en France, à savoir le plein accès du peuple à la politique, et l’importance fondatrice de cette expérience dans les mentalités. Elle souligne la modernité des Montagnards qui en faisaient la condition même de la souveraineté populaire, et analyse parfaitement la façon dont, malgré les obstacles et la rapide régression institutionnelle, une culture républicaine fondée sur la liberté et la démocratie s’est imposée en France, brièvement dans les pratiques, de façon plus profonde dans les idées. Dans le second, elle décrit avec clarté les mécanismes complexes qui conduisent de la déclaration de paix aux nations du titre VI de la Constitution de 1791 à la déclaration de guerre du printemps 92 et à la période expansionniste et nationaliste qui suivit 95. Le passage d’une logique de libération des peuples à une logique d’exploitation de leurs richesses, par l’intermédiaire de la théorie des frontières naturelles et celle des intérêts de la France, est parfaitement mis en valeur. Les conséquences de l’expansionnisme révolutionnaire sont bien cernées : elles oscillent entre diffusion des idéaux républicains et constitution progressive d’une culture de la liberté en Europe, par le biais des « Républiques sœurs » malgré leurs constitutions plus ou moins oligarchiques, et durcissement en sens contraire des régimes dans les pays adversaires de la France.

La seconde partie cherche à situer la Révolution Française par rapport à quatre autres révolutions modernes qui touchèrent l’occident : les révolutions anglaise, américaine,  hollandaise et suisse. Le rappel de ces autres révolutions est bienvenu et apporte un éclairage passionnant à la fois sur le phénomène français et l’évolution politique à l’échelle européenne. La réflexion sur la notion même de « révolution », qui s’oppose à celle de réforme en tant que phénomène associant un remplacement du pouvoir et un bouleversement socio-culturel profond, permet à Annie Jourdan de mettre en lumière le caractère irremplaçable de ce type de transformation dans l’histoire européenne. Là où globalement les réformes, imposées d’en haut par les despotes éclairés et refusées par les peuples, échouèrent à transformer l’Europe et à la conduire sur la voie de la modernité politique, les révolutions venues d’en bas y réussirent malgré toutes leurs violences et leurs contradictions. Le rôle moteur à ce titre, par le biais de ses répercussions successives, de la Révolution Française dans l’évolution politique européenne au XIXème siècle est clairement mis en valeur. Il n’est pas nécessaire d’être d’accord avec toutes les analyses d’Annie Jourdan, par exemple quand elle voit la spécificité de cette révolution dans la radicalisation extrême du mouvement et la Terreur, (trop sommairement expliquée , là encore, par des contradictions internes, entre nationalisme et universalisme, dictature et pouvoir populaire, indivisibilité et décentralisation institutionnelle, etc.) pour apprécier pleinement son ouvrage. Il constitue un plaidoyer clair, précis et argumenté en faveur de l’inscription de la Révolution comme matrice de la démocratie et de la modernité dans la mémoire européenne.


© Claudine Cavalier 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794